Le continent africain et son peuple ont vécu un nombre important de coups d’État et de contre coups au courant des quelques 40 dernières années. Pendant cette période, les dirigeants étatiques et non étatiques ont abusé de leur pouvoir et ont usé de violence avec impunité pour commettre les crimes les plus graves contre leur propre peuple.
Fort heureusement pour la majorité de ces dirigeants, il n’existait alors aucun régime juridique pénal universel et permanent permettant de tenir des individus responsables de crimes commis contre les populations civiles.
Toutefois, ceci a changé avec la création de la Cour pénale internationale en 2002. Le Statut de Rome, traité fondateur de la Cour, mentionne spécifiquement la non reconnaissance d’immunités pour un chef d’état ou de gouvernement en exercice soupçonné d’être pénalement responsable ou qui participe activement à la commission de l’un des crimes relevant de la compétence de la Cour. En accusant le Président soudanais Omar El-Béchir pour son implication présumée dans la commission de crimes perpétrés contre les populations du Darfour, la Cour a suivi à la lettre l’intention du Statut de Rome. Toutefois, le mandat d’arrêt émis contre El-Béchir pose plusieurs obstacles.
Premièrement, tous les états parties au Statut de Rome ont une obligation d’arrêter et de remettre le Président El-Béchir à la CPI; néanmoins, exécuter son arrestation sera difficile du fait que plusieurs états africains n’ont pas la volonté politique et que les mécanismes juridiques concernant la possible délivrance du suspect ne sont pas prévus dans leur jurisprudence. De plus, l’arrestation du Président El-Béchir a des implications internes pour les états en ce sens que cela pourrait mener à l’ouverture d’une enquête à l’égard de leurs propres dirigeants.
Deuxièmement, la disposition du Statut de Rome concernant la complémentarité aux juridictions nationales fournit la possibilité pour le Président El-Béchir et ses semblables ainsi qu’à la majorité des dirigeants de l’UA d’invoquer l’instauration de mécanismes nationaux de responsabilité et ainsi réaffirmer le principe de la souveraineté de l’état.
La question des mécanismes nationaux de responsabilité pourrait ne pas être dans l’intérêt de la CPI vis-à-vis des personnes qui ont été mises en accusation; toutefois ces réformes de fond et les réalisations faites au niveau national ne devraient pas être sous-estimées étant donné qu’elles peuvent mener à d’importants amendements de dispositions pénales et même à l’établissement d’un régime juridique prévoyant des normes internationales, la création de tribunaux pénaux, etc.
Troisièmement, les peuples indigènes du Darfour, les victimes de crimes atroces et la société civile de cette région ont pour la première fois l’opportunité de voir les personnes responsables de leur souffrance et de la commission des crimes sujettes à un mécanisme de responsabilité international et impartial visant à garantir une justice pour les nombreuses victimes.
L’expérience de la communauté internationale avec les cas de Charles Taylor, Slobodan Milosevic et Radovan Karadzic donne de l’espoir. De toutes les critiques de l’Union Africaine, d’autres chefs africains désorientés et autres experts, ce qui est le plus perturbant est l’idée erronée selon laquelle le mandat d’arrêt de la CPI est une tactique menant à l’effondrement des négociations de paix et la cause possible d’accentuation de la violence au Darfour ainsi qu’au Sud-Soudan. Et pourtant, lorsque la violence est commise contre les Darfuris, ces mêmes critiques sont manifestement silencieuses sur le besoin de tenir pour responsable les auteurs des crimes au Darfour.
Un mandat d’arrêt d’une telle ampleur déclenchera probablement quelques offensives non désirées de la part du gouvernement soudanais (y compris la prise pour cible des activistes de la société civile) mais l’esprit de lutte pour les droits individuels ne sera pas ébranlé. Trop de vies sont en jeu.
L’auteur est avocat et le coordonnateur de la Coalition ougandaise pour la Cour pénale internationale.


















