Opinion : sans justice, les innocents continueront à être tués en Birmanie

Les réfugiés Rohingya luttent pour obtenir de l’aide dans un camp de Cox’s Bazar. Bangladesh, septembre 2017 © REUTERS / Cathal McNaughton
Veronica Collins, ND-Burma
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Les abus commis à Rakhine sont les mêmes que ceux décrits dans tout le pays, et en particulier dans les zones de nationalité ethnique depuis 2004, écrit Veronica Collins du Réseau de documentation sur les droits de l’homme en Birmanie.

Lors d’un récent forum sur la démocratie tenu à Nay Pyi Taw, la capitale de la Birmanie, Daw Aung San Suu Kyi a été claire sur ce qu’elle croit être à l’origine des problèmes de son pays. « Les victimes du passé, celles qui ne peuvent briser les chaînes du passé, ont été un frein à la transition démocratique » a-t-elle déclaré à l’assemblée.

Les déclarations de la lauréate du prix Nobel ont été formulées avant l’actuelle crise à Rakhine, où l’armée birmane est accusée par l’ONU d’avoir mené une campagne de nettoyage ethnique ayant causé la vague de réfugiés la plus massive depuis le génocide rwandais en 1991. Fuyant la violence, ces derniers arrivent au Bangladesh en témoignant d’horribles violations des droits de l’homme, avec des plaies de balles et des marques de violences sexuelles. 

Il semble que ce ne soient pas les victimes mais l’armée qui fasse obstacle à la démocratie en Birmanie.

Au cours des treize dernières années, le Réseau de documentation sur les droits de l’homme (ND Birmanie) a recensé des violations des droits de l’homme et lutté pour la justice pour les victimes. Les abus commis à Rakhine sont les mêmes que ceux qui ont été décrits dans tout le pays depuis 2004, et en particulier dans les zones de nationalité ethnique. Si des violations sont commises par des organisations armées ethniques, la grande majorité d’entre elles sont imputables aux forces de sécurité du gouvernement.

Alors que le monde entier porte son regard sur Rakhine, l’armée a réitéré ses offensives dans les zones de nationalités ethniques de l’autre côté du pays. Comme toujours, ces offensives sont accompagnées d’allégations de violations des droits à l’encontre des civils.

Les documents de ND-Birmanie suggèrent en effet que l’armée n’a pas été freinée par le gouvernement de Daw Aung San Suu Kyi. Au cours de l’année 2016, lors de sa première année d’exercice, le bureau NLD- ND-Birmanie a enregistré près du double du nombre de violations des droits de l'homme par rapport à l’année précédente. Comme à Rakhine, le déni d’actes répréhensibles et l’impunité pour les abus continuent à être considérés comme la norme.

Le refus d’examiner le sanglant passé du pays a maintenu l’activité militaire à son niveau habituel. ND-Birmanie estime que la seule façon d’enrayer les violences est de rendre justice aux nombreuses victimes de violations des droits de l’homme en Birmanie. Ceux qui ont commis de graves violations des droits doivent être tenus responsables tandis que les victimes doivent recevoir le soutien nécessaire pour reconstruire leur vie.

Actuellement, l’impunité et le libéralisme sont codifiés dans les institutions et les lois du pays. L’armée n’est pas sous contrôle civil et la Constitution rédigée en 2008 confère aux soldats une immunité de fait contre les poursuites. 25% des sièges du Parlement sont réservés à l’armée et trois importants ministères sont toujours sous son contrôle.

Lorsque la NLD a pris ses fonctions l’année dernière, l’espoir était grand, tant sur place qu’à l’étranger. Le Dalai Lama avait ainsi parlé « d’une étape historique pour le Myanmar » ainsi que « d’une immense bonne volonté et d’un soutien mondial pour l’épanouissement de la démocratie ». En refusant d’enquêter sur les abus de l’armée contre les civils, cet espoir s’est rapidement volatilisé.

La Birmanie doit permettre un accès sans entrave à la mission de recherche des faits de l’ONU pour enquêter sur les allégations de graves violations des droits de l’homme dans tout le pays. La plupart des victimes interrogées par ND-Birmanie disent qu’elles ne souhaitaient rien de plus que la fin du conflit, et la garantie que personne ne sera plus confronté à ces abus. Cela nécessitera une réforme institutionnelle et une révision drastique du rôle de l’armée birmane dans la politique du pays.

Dans une affaire enregistrée par ND-Birmanie en 2010, un moine a été arrêté et torturé par l’armée pour avoir mené des activités politiques en faveur de la NLD. Alors qu’il refusait de parler, les soldats qui le battaient lui ont dit : « nous avons le droit de te tuer, nous ne serons pas punis et personne ne nous mettra devant les tribunaux parce que nous sommes les gardiens de l’Etat ».

Si ces procédés doivent changer, la Birmanie doit commencer à parler de justice.

Le réseau pour la documentation sur les droits de l’homme (ND-Birmanie) est une organisation de 13 membres dont chacun représente une nationalité ethnique, de femmes et de communauté LGBT. Nous documentons les violations des droits de l’homme et nous nous battons pour la justice pour les victimes depuis 2004.